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 Inde - 20/04/2020
Entretien avec Kisan Mehta, idéaliste et frondeur du développement indien

Aborder le développement durable ne peut se faire que par un débat, une confrontation de positions contradictoires. Dès notre arrivée à Bombay, nous avons eu l'opportunité de rencontrer Kisan Mehta, personnage haut en couleur, et figure incontournable pour quiconque s'intéresse à l'environnement et à l'éthique en Inde. Avant notre rencontre, il nous prévient cependant : il ne caresse pas les gens dans le sens du poil.



Il nous reçoit dans son appartement simple et lumineux, pieds nus et tout de blanc vêtu, sourire cordial et un œil malicieux. Au fil de la conversation, il nous parle librement de sa vie, ses combats et ses rêves.

Issu d'une caste supérieure, il a travaillé pour la KSTR de Bombay, sorte de RATP géante qui gère les transports pendulaires de plus de 8 millions d'usagers par jour. Il en devient le président, et c'est par son travail qu'il sera confronté au développement de sa ville et de son pays, à un moment passionnant de son histoire: la construction d'une Inde indépendante et démocratique. Fervent admirateur du Mahatma Gandhi depuis son plus jeune âge, il entend prolonger le combat de son maître contre la pauvreté, la violence et toutes le formes d'esclavage et de tyrannie. Retiré des affaires depuis une dizaine d'années, il peut se consacrer à plein temps à son activité favorite : faire respecter le droit des plus pauvres face aux intérêts des puissants.

Mehta contre le développement ?
Mehta remet en question ce qui apparaît comme des dogmes irréfutables pour des occidentaux bien éduqués. Il questionne le sacro-saint "développement", qui bien souvent se résume à la croissance et ne profite qu'à une frange déjà privilégiée de la population. Il prend pour exemple la ville de Bombay, pour laquelle il a longtemps travaillé. Cette métropole de 16 millions d'âmes s'autoproclame capitale financière de l'Inde, et pourtant 65% de ses habitants vivent dans d'insalubres bidonvilles, et ce depuis plus de vingt ans. Lorsqu'un projet de développement urbain est déposé, qui vise à la création de nouvelles routes pour automobiles, Mehta s'insurge contre l'absence de trottoirs sur ces routes, alors que 90% des habitants de Bombay ne possèdent pas de voiture. Mais Mehta ne fait pas que critiquer. Ou plutôt, il propose une critique constructive. Pour répondre à ce projet, en bon disciple de Gandhi, Mehta consulte le peuple. Il organise 200 réunions de quartiers pour collecter les doléances des habitants, rassemble ses amis compétents en la matière (architectes, urbanistes, économistes)… et propose une version remaniée du plan. Bilan: il a freiné le plan initial, ce qui a permis à certaines des idées collectées d'être appliquées dans la version définitive.

Sa méthode est toujours la même : tout d'abord faire traîner les "mauvais" projets à grands coups de procédures judiciaires en faisant confiance à la l'écrasante bureaucratie indienne, puis entamer le dialogue et enfin proposer des alternatives. Il nous raconte alors ses altercations avec des patrons de multinationales et autres pontes de la Banque Mondiale sur de nombreux dossiers où il était venu mettre son grain de sel. Mehta n'est pas contre le développement. Il se pose contre "le développement pour le développement", doctrine obtuse qui ignore les "dommages collatéraux" subis par la nature et les populations les plus pauvres pour se concentrer sur des points de croissance. A cette optique, il oppose une conception holistique de l'économie à la Gandhi, qui prend en compte toutes les parties prenantes : les actionnaires certes, mais aussi les clients, les employés et la nature.

Ainsi, quand un géant allemand de la chimie l'invite en Europe pour lui présenter ses actions entreprises en faveur de la communauté (actions qui aujourd'hui relèveraient du développement durable), Mehta monte au créneau. Et soulève le problème des insecticides et pesticides fabriqués par cette même entreprise, qui causent la mort des paysans Indiens à quelques milliers de kilomètres de là, et ont participé au désastre écologique que connaît le pays au lendemain de sa "révolution verte", laissant des sols épuisés, ruinés.

Environnement = éthique
Pour lui, et conformément à la tradition hindoue, il n'est pas plus acceptable de dégrader la nature que de tuer ou voler ses semblables. In fine, il s'agit d'un vol ou d'un meurtre de quelque chose ou quelqu'un qui ne nous appartient pas. Aucune logique d'enrichissement ne peut justifier de telles actions. "Le chemin à parcourir est encore long", nous confie Mehta, mais "cela en vaut la peine".

Avec son Save Bombay Committee, sorte de Greenpeace non-violent, à la fois lobby écolo-emmerdeur et boite à idées pour les instances publiques, Mehta est avant tout un empêcheur de tourner en rond. Il prend le recul qui manque bien souvent aux décideurs, et pose des questions essentielles, qui nous accompagnerons au long de notre voyage. Son discours est extrême, parfois mâtiné de références marxistes, mais il n'est pas désespéré et a le mérite d'être sincère. Idéaliste et frondeur, Mehta ne pliera pas. Jusqu'au bout il luttera.

Il nous renvoie à notre culture, nos croyances fondées sur une éducation occidentale nécessairement capitaliste. Il enrichit notre réflexion, et nous rappelle l'enjeu majeur qui se cache derrière le terme galvaudé du développement durable : construire un système économique et social qui assure l'avenir de l'humanité.




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